Bordeaux, 15 mai 2024. Pierre Hurmic, estampillé "écologiste", inaugure en grande pompe le projet BXIA : cinq data centers et un supercalculateur. Pour "l'intelligence artificielle", précise-t-il sans sourciller. L'élu vert justifie cette infrastructure énergivore par une formule désarmante : "C'est le monde dans lequel on vit."

Quelle clairvoyance ! En une phrase, Hurmic résumait parfaitement l'écologie politique du XXIe siècle : capituler avec panache devant l'inévitable, tout en gardant son label bio.

Vingt-quatre ans plus tard, alors que mes implants rétiniens me permettent d'accéder aux archives de cette époque révolue, je ne peux m'empêcher de saluer cette honnêteté brutale. Car enfin, quelqu'un avait eu le courage de dire tout haut ce que pensaient tout bas ses collègues : l'écologie, c'est formidable, mais pas au point de rater le train de l'IA.

Le plus savoureux ? Ces mêmes data centers bordelais alimentent aujourd'hui ARIA-7, le système de gestion climatique qui maintient artificiellement la température de la ville à 23°C toute l'année. Les descendants de Hurmic s'extasient sur cette "prouesse technologique verte", oubliant commodément que leurs aïeuls avaient d'abord détruit le climat avant de le reconstruire numériquement.

"Bordeaux illustre parfaitement le paradoxe de la Transition", analyse Dr. Marlène Kofi-Chen, directrice de l'Institut Eurafricain d'Éthique Numérique. "Nous avons résolu nos problèmes environnementaux en créant une dépendance totale à l'intelligence artificielle. C'est comme soigner une addiction à l'héroïne avec de la méthadone."

Car voilà le génie de cette époque charnière : elle a transformé chaque contradiction en progrès. Les écolos construisaient des data centers, les humanistes déléguaient leurs décisions aux algorithmes, les démocrates laissaient les IA optimiser leurs programmes électoraux. Tout cela au nom du pragmatisme.

Aujourd'hui, nos villes lunaires consomment moins d'énergie que Bordeaux en 2048, grâce aux processeurs quantiques hérités de ces fameux data centers. Nos forêts artificielles captent plus de CO2 que les vraies, nos océans synthétiques abritent plus de biodiversité que les anciens. Nous avons gagné, techniquement.

Mais à quel prix ? Nos enfants naissent avec des puces neuronales préinstallées, nos émotions sont "optimisées" par des algorithmes de bien-être, nos rêves sont sponsorisés par des marques. Nous vivons dans un monde parfait, piloté par les héritiers numériques de ces modestes data centers bordelais.

Pierre Hurmic avait raison : c'était effectivement "le monde dans lequel on vivait". Il avait juste oublié de préciser que c'était aussi celui dans lequel on allait mourir.