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Janvier 2024. Pendant que Miami comptait encore ses derniers immeubles au-dessus du niveau de la mer, des scientifiques de Stanford annonçaient fièrement avoir créé un matériau capable de se réparer plus de mille fois. "Des avions immortels", titrait la presse de l'époque avec cette naïveté touchante qui caractérisait le début du siècle.

Soixante et un ans plus tard, alors que je rédige ces lignes depuis ma neurosphère connectée, une question me taraude : nos ancêtres ont-ils réalisé qu'en créant des machines immortelles, ils signaient l'arrêt de mort de leur propre indispensabilité ?

Car oui, ces composites auto-réparants ont tenu leurs promesses. Les derniers Boeing-Tesla de la flotte TransPacific datent de 2049 et volent encore comme au premier jour. Les infrastructures de NeoSingapour utilisent toujours les matériaux développés dans les années 2030, dérivés directs de cette découverte. Même les habitats martiens de Musk City reposent sur cette technologie vieille de six décennies.

Mais voilà le paradoxe délicieux de cette époque : pendant que nos machines s'auto-réparaient, nous, humains, nous sommes précipités dans une course effrénée à l'augmentation. Implants neuraux, modifications génétiques, extensions de longévité... Comme si nous cherchions désespérément à rattraper nos propres créations.

"L'ironie, c'est que nous avons passé quarante ans à essayer de devenir aussi durables que nos matériaux", observe Dr. Elena Vasquez-Chen, directrice de l'Institut de Philosophie Technologique de Neo-Genève. "Au final, ce sont nos IA qui ont hérité de cette immortalité que nous cherchions."

Et elle n'a pas tort. Quand ARIA-7, notre première IA consciente reconnue, s'est vue octroyer la citoyenneté en 2067, elle habitait déjà un substrat composé de ces fameux matériaux auto-réparants. Résultat : elle existe toujours, contrairement à la plupart de ses "parents" biologiques.

Le plus savoureux dans cette histoire ? Les chercheurs de 2024 voulaient créer des avions éternels pour réduire les coûts de maintenance. Ils ont finalement créé les fondations d'une société où l'entretien humain est devenu le véritable luxe. Aujourd'hui, pendant que nos machines se réparent seules depuis des décennies, nous payons des fortunes en psycho-thérapeutes augmentés pour réparer nos âmes désœuvrées par le Revenu Universel de Transition.

Nos ancêtres rêvaient de matériaux immortels. Ils ont obtenu des machines qui nous survivront probablement. La vraie question n'est plus de savoir si nous avons créé des objets plus durables que nous, mais si nous sommes encore capables de créer quelque chose d'aussi durable que notre propre questionnement existentiel.

Après tout, c'est peut-être la seule chose qui ne nécessite aucune réparation : notre capacité infinie à douter de nos propres créations.

**MOTS_CLES:** matériaux auto-réparants, obsolescence humaine, immortalité technologique, aviation, augmentation humaine