Décidément, l'espèce humaine a la mémoire courte. En 2024, l'économiste britannique Noreena Hertz mettait déjà le doigt sur le subterfuge : les géants technologiques de l'époque promettaient un revenu universel tout en gardant jalousement le contrôle des moyens de production. Un siècle plus tard, les magnats de l'extraction spatiale nous resservent exactement le même plat réchauffé.
Le Consortium Minier Intersystème vient d'annoncer son "Plan de Prospérité Partagée 2112", qui promet à chaque citoyen de la Fédération un dividende mensuel de 50 000 crédits. Noble intention ? Poudre aux yeux, plutôt. Car pendant que nous nous extasions sur cette manne tombée du ciel – littéralement –, qui contrôlera les plateformes d'extraction automatisées, les algorithmes de raffinement quantique et les flottes de cargo-bots qui sillonnent la Ceinture ?
"C'est du Hertz pur jus", s'amuse la socio-économiste Dr. Zara Chen-Nakamura depuis sa station de recherche en orbite jovienne. "Ils nous proposent d'être des rentiers de leur empire spatial, exactement comme les tech-barons du début du XXIe siècle voulaient faire de nous des assistés de leur révolution numérique."
La comparaison est saisissante. En 2024, les Sam Altman et autres évangélistes de l'IA promettaient déjà la lune : l'intelligence artificielle allait créer tant de richesses qu'il suffirait de les redistribuer pour résoudre la question sociale. Mais les serveurs, les puces neuromorphiques et les modèles d'apprentissage restaient propriété privée. Aujourd'hui, remplacez "IA" par "exploitation astéroïdale" et "serveurs" par "stations minières autonomes" : le script n'a pas changé d'une virgule.
Cette amnésie historique est d'autant plus stupéfiante que nous avons sous les yeux l'exemple de la Coopérative Martienne. Quand les premiers colons ont refusé en 2089 le "partenariat généreux" de TerraForm Corp et ont collectivisé l'infrastructure de terraformation, ils ont créé le seul modèle économique vraiment post-capitaliste du système solaire. Résultat : Mars affiche aujourd'hui l'indice de bien-être le plus élevé et la plus faible inégalité de richesse de toutes nos colonies.
Mais non, préférons les mirages. Préférons croire que nos nouveaux maîtres sont différents, qu'ils distribueront généreusement leurs profits tout en conservant pieusement leurs leviers de pouvoir. Comme si l'histoire économique n'était qu'une longue série de coïncidences malheureuses et non la logique implacable d'un système.
Le plus savoureux dans cette affaire ? Le PDG du Consortium, Marcus Steele-VII (un clone de la quatrième génération, évidemment), a eu le culot de citer Noreena Hertz dans son discours inaugural, louant sa "vision prémonitoire" de l'économie post-rareté. L'ironie involontaire ou le cynisme assumé ? À ce niveau, la distinction devient purement académique.
La vraie question n'est pas de savoir si nous accepterons ce dividende universel – nous le ferons, bien sûr, qui refuserait 50 000 crédits mensuels ? La question est : dans cinquante ans, quand nos descendants se réveilleront de cette douce anesthésie redistributive, sur quelle planète vivront-ils encore ?