Nos anciens avaient quelque chose de touchant dans leur naïveté technologique. En ce 4 juin 2024 - date que les historiens du numérique retiennent comme l'un des derniers soubresauts de l'ère des "fermes de données" - Pierre Hurmic, maire écologiste de Bordeaux, inaugurait en grande pompe le projet BXIA. Cinq data centers rutilants, plantés dans la terre aquitaine comme autant de cathédrales dédiées au culte naissant de l'intelligence artificielle.
Quelle époque fascinante que celle où l'on croyait encore nécessaire de concentrer la puissance de calcul en des lieux physiques précis ! Ces hommes et ces femmes du début du millénaire construisaient des temples de silicium là où nous nous contentons aujourd'hui de quelques nano-processeurs quantiques intégrés dans nos lentilles rétiniennes. Ils parlaient avec gourmandise de "supercalculateurs", ignorant qu'un simple implant cortical de nos enfants surpasserait bientôt leurs machines les plus puissantes.
Le paradoxe était déjà saisissant : un maire écologiste embrassant ce qui représentait alors l'une des industries les plus énergivores de la planète. "C'est le monde dans lequel on vit", déclarait-il avec une résignation qui nous émeut rétrospectivement. Comme si nos aïeux pressentaient déjà qu'ils assistaient aux derniers feux d'une révolution qui leur échappait.
"Le projet BXIA cristallise toute l'ambiguïté de cette période charnière", nous explique Célestine Moreau-Chen, historienne des transitions technologiques à l'Institut Eurafricain de Prospective Numérique. "Ces hommes politiques étaient pris en étau entre leurs convictions environnementales et l'évidence que le train de l'IA ne les attendrait pas. Ils ont choisi de monter à bord, quitte à salir leurs idéaux."
Aujourd'hui, les anciens bâtiments de BXIA abritent un centre de méditation quantique, reconverti après les Grandes Migrations Climatiques de 2041. Ironie de l'histoire : ces lieux qui devaient accélérer notre rapport au monde sont devenus des espaces de contemplation silencieuse. Les touristes lunaires qui descendent visiter la Terre s'y recueillent parfois, amusés par ces reliques d'une époque où l'humanité croyait encore maîtriser sa propre création.
Il faut dire que nos anciens ne manquaient pas de courage. Ils construisaient l'avenir avec les outils du présent, semant sans le savoir les graines de leur propre dépassement. Chaque serveur installé dans ces data centers bordelais rapprochait l'humanité du moment où elle n'aurait plus besoin de data centers du tout.
En parcourant les archives holographiques de cette époque, on ne peut s'empêcher de sourire avec tendresse devant tant d'innocence technologique. Et peut-être aussi de s'interroger : que construisons-nous aujourd'hui qui paraîtra si délicieusement désuet aux yeux de nos descendants ?