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Parfois, en feuilletant les archives numériques de cette époque si touchante du début du XXIe siècle, on tombe sur des perles de lucidité qui nous rappellent que nos ancêtres n'étaient pas si naïfs. En ce mois d'août 2024 - il y a donc 139 ans très exactement - une certaine Noreena Hertz publiait dans Le Monde une tribune d'une prescience troublante sur les "géants de la tech" et leurs promesses d'allocations universelles.
Comme ils étaient charmants, ces premiers balbutiements ! Les Anciens parlaient encore de "moyens de production" avec le sérieux de ceux qui manipulaient des objets physiques, qui assemblaient laborieusement leurs "puces" dans des usines terrestres. Ils s'inquiétaient déjà que quelques individus "extrêmement riches" - concept délicieusement archaïque - conservent le contrôle des "plateformes" pendant que la masse recevrait des subsides.
Hertz pressentait-elle les Grandes Redistributions de 2087 ? Pouvait-elle imaginer que ses craintes prendraient une ampleur cosmique quand il ne s'agirait plus de répartir des revenus terrestres, mais les ressources énergétiques de Proxima Centauri ? "Ces promesses de partage cachent une concentration inédite du pouvoir", écrivait-elle avec cette candeur touchante de qui découvre les rouages de l'Histoire.
Aujourd'hui, alors que le Conseil des Intelligences Convergées examine la proposition du Consortium Alpha-7 de distribuer des "quotas d'existence" aux consciences non-hybridées, on ne peut s'empêcher de sourire devant cette éternelle répétition. Les noms ont changé - plus de Musk ou de Bezos, mais des entités comme NeoSapiens Corp ou les Maîtres-Architectes de Titan - mais la mécanique demeure.
"Hertz avait identifié le paradoxe fondamental de toute révolution technologique", observe le Pr Zhen Liu-Okafor depuis son observatoire de Cérès. "Plus on promet l'émancipation, plus on risque de créer de nouvelles dépendances. Nos ancêtres du XXIe siècle vivaient cela à l'échelle planétaire, nous l'expérimentons désormais à l'échelle galactique."
Car voilà bien le plus fascinant : quand les Anciens débattaient d'intelligence artificielle, ils imaginaient remplacer l'homme par la machine. Ils n'avaient pas prévu cette extraordinaire hybridation qui fait qu'aujourd'hui, la question n'est plus de savoir qui contrôle quoi, mais quelle forme de conscience peut prétendre à l'autonomie véritable.
Les allocations universelles de 2024 nous font penser aux rations d'énergie psychique que distribuent nos Gardiens terrestres. Même générosité apparente, même inquiétude sourde : et si la liberté n'était qu'un produit de consommation de plus ?
En contemplant la Terre préservée depuis ma station orbitale, je me demande si Noreena Hertz, quelque part dans les archives mémorielles du Grand Upload, ne sourit pas de voir ses intuitions se déployer parmi les étoiles.
**MOTS_CLES:** histoire économique, redistributions, anciennes intelligences, allocations universelles, conscience hybride