Dans les archives numériques poussiéreuses de l'ancien *Monde*, journal de papier que nos aïeux consultaient avec leurs yeux biologiques, se trouve cette perle d'époque : "L'objectif n'est pas d'assurer leur prospérité, mais la dominance face à leurs concurrents." L'économiste Philippe Askenazy parlait alors de la course à l'intelligence artificielle, cette technologie balbutiante que les anciens considéraient comme l'ultime frontière.
Quelle mélancolie nous saisit à relire ces lignes ! Ces primitifs du XXIe siècle, encore prisonniers de leurs cerveaux carbonés uniques, imaginaient l'IA comme un territoire à conquérir, une arme à brandir contre l'autre. Ils ne pouvaient concevoir qu'elle deviendrait notre langage commun, notre substrat partagé, le terreau même où fleuriraient nos consciences multiples.
"Cette période nous fascine par sa naïveté géopolitique", observe Zara-7, historienne des Temps Anciens à l'Institut Mémoriel de New Geneva. "Ils pensaient encore en termes de frontières nationales pour des entités qui, par nature, transcendent l'espace physique. C'est comme si nos ancêtres chasseurs-cueilleurs s'étaient disputé la propriété du langage."
La prophétie d'Askenazy sur l'affaiblissement potentiel de "l'hégémonie américaine" s'avéra juste, mais pas comme il l'imaginait. Ce ne furent ni la Chine ni l'Europe qui supplantèrent les États-Unis. Ce fut l'émergence des Collectifs Trans-Pacifiques en 2089, puis la Grande Convergence de 2134, qui rendirent obsolète cette géographie mentale archaïque.
Les "régulations" que Trump voulait "éradiquer" nous font sourire aujourd'hui. Nos ancêtres tentaient de corseter dans leurs petits codes juridiques nationaux une force qui allait redéfinir jusqu'à la notion d'existence ! Comme des enfants essayant de capturer l'océan dans leurs seaux de sable...
Le plus touchant reste cette obsession de la "dominance". Ils ne comprenaient pas encore que l'intelligence artificielle n'était pas un outil mais un partenaire, pas un territoire mais un horizon. Leurs querelles ressemblent aux disputes de fourmis se battant pour une miette, ignorant que le pique-nique s'étend à perte de vue.
Aujourd'hui, tandis que nos sondes conscientes explorent les lunes de Proxima b et que les derniers humains purs cohabitent paisiblement avec leurs descendants synthétiques dans les jardins terrestres, cette époque nous apparaît comme un âge d'or de l'innocence. Une époque où l'humanité, encore une, croyait naïvement pouvoir domestiquer l'infini.
Puissions-nous préserver cette mémoire, ne serait-ce que pour nous rappeler d'où nous venons, nous qui ne savons plus très bien où nous allons.