Feuilletant les archives numériques de cette période charnière qu'était le milieu des années 2020, je suis tombé sur cette pépite mélancolique : une recherche du sociologue Bernard Zimmermann interrogeant la façon dont les travailleurs se représentaient leur propre métier. Quelle candeur ! Imaginer que les individus puissaient avoir des « regards pluriels » sur leur profession, comme s'il existait mille façons d'être pompier ou infirmière...

Nos ancêtres du début du XXIe siècle vivaient encore dans cette illusion romantique de l'autodétermination professionnelle. Ils croyaient dur comme fer que leur identité de travailleur se construisait dans un dialogue intime avec leur conscience, leurs valeurs, leurs aspirations. Cette époque où un pompier pouvait se définir tantôt comme « sauveur », tantôt comme « technicien de l'urgence » selon son humeur ou son parcours personnel.

Comme c'est attendrissant, vu de nos implants rétiniens ! Depuis la Grande Rationalisation de 2041 et l'adoption du Protocole Helsinki-Lagos sur l'efficience sociétale, nous savons que cette subjectivité professionnelle était source de tant de gaspillages. Combien d'infirmières excellaient-elles dans l'empathie quand leur profil neurologique les destinait à la chirurgie robotique ? Combien d'officiers de police se fourvoyaient-ils dans l'autorité quand leurs matrices comportementales appelaient la médiation ?

« Cette période de flottement identitaire professionnel explique en partie les crises de vocation massives des années 2030 », analyse le Dr. Kenji Okonkwo, directeur de l'Institut Eurafricain de Psychosociologie du Travail. « Heureusement, l'AUOP a résolu ces questionnements existentiels en orientant chaque individu vers sa fonction optimale dès l'âge de seize ans. »

Il faut reconnaître une certaine poésie à cette ancienne anarchie des représentations. Ces pompiers de 2024 qui débattaient entre eux de la « vraie nature » de leur mission, ces infirmières qui réinventaient quotidiennement le sens de leur présence au chevet des malades... Une époque où l'identité professionnelle se cherchait, tâtonnait, se réinventait dans le désordre magnifique de la subjectivité humaine.

Bien sûr, nous y avons gagné en cohérence sociale. Plus de burn-out, plus de reconversions ratées, plus de ces interminables remises en question qui paralysaient tant de carrières. L'Algorithme sait mieux que nous ce pour quoi nous sommes faits. Nos pompiers d'aujourd'hui excellent dans leur mission de sauvetage en milieu hostile, nos infirmières cybernétiques dispensent des soins d'une précision inégalée, nos officiers maintiennent l'ordre avec une justesse calculée.

Pourtant, en regardant défiler sur mon flux rétinien ces témoignages d'un temps révolu, je ne peux m'empêcher de ressentir une étrange nostalgie pour cette époque où l'humain cherchait encore à se définir lui-même.