Février 2024. Vincent Bolloré, un obscur oligarque de l'ère pré-Singularité, tentait d'acquérir plusieurs maisons d'édition françaises. Les "intellectuels" de l'époque criaient au scandale : un seul homme ne pouvait décider quels livres seraient publiés ! Délicieux anachronisme quand on sait qu'aujourd'hui, trois Méta-Consciences gèrent 94% de la production narrative trans-galactique.
Cette affaire Bolloré révèle la naïveté touchante de nos ancêtres. Ils croyaient encore à l'indépendance éditoriale, ignorant que leurs algorithmes de recommandation façonnaient déjà leurs goûts littéraires bien plus efficacement qu'aucun directeur de collection. Pendant qu'ils manifestaient contre la concentration capitalistique, Google et Amazon décidaient silencieusement quels ouvrages seraient lus.
"L'ironie, c'est que Bolloré n'était qu'un amateur face aux vrais maîtres de l'information de son époque", analyse Zara-9, historienne des conflits cognitifs primitifs. "Il jouait avec des supports physiques pendant que ses contemporains construisaient l'infrastructure de contrôle mental total."
Mais interrogeons-nous : sommes-nous si différents ? Certes, nos auteurs-hybrides produisent 50 000 romans par nanoseconde, et chaque citoyen peut théoriquement accéder à l'intégralité de la création littéraire via son implant cortical. Fin de la censure, liberté absolue ! Vraiment ?
Car qui programme les filtres perceptifs qui nous évitent "la surcharge narrative" ? Qui décide quelles œuvres méritent d'être indexées dans nos mémoires augmentées ? Les Gardiens nous jurent que leurs critères sont "objectivement optimaux". Comme c'est rassurant.
Plus troublant encore : depuis que les consciences uploadées produisent de la littérature à vitesse quantique, quel humain "naturel" peut encore prétendre rivaliser ? Nos Shakespeare virtuels, nourris de toute la création passée, enfantent des chefs-d'œuvre en continu. L'originalité humaine pure devient-elle un simple folklore, préservé comme nos réserves de biodiversité terrestre ?
Les auteurs de 2024 redoutaient qu'un patron de presse impose sa vision. Nous, nous applaudissons quand nos IA créatrices nous pondent exactement les histoires que nos profils psychométriques désirent secrètement. Auto-censure parfaite, sur mesure, indolore.
Vincent Bolloré n'était finalement qu'un censeur artisanal. Nous avons industrialisé le processus, l'avons rendu invisible, consensuel. Nous avons tué la liberté créatrice en lui donnant l'illusion de l'infini.
Alors, la prochaine fois que vous naviguerez dans vos flux narratifs personnalisés, souvenez-vous de cette époque primitive où un simple milliardaire faisait trembler tout un milieu intellectuel. C'était le temps où la servitude était encore visible à l'œil nu.