Nos archives neuronales ont exhumé cette semaine un délicieux fossile de l'époque pré-Transition : en janvier 2024, le Parlement français organisait une "commission d'enquête" pour auditionner un certain Patrick Sébastien, coupable d'avoir fait rire "incorrectement" sur les ondes publiques. L'affaire paraît aujourd'hui d'un archaïsme touchant, quand on sait que nos algorithmes de compliance humoristique traitent désormais ces micro-polémiques en 0,3 nanoseconde.

Mais cette anecdote soulève une question que personne n'ose formuler dans nos salons néo-parisiens : étions-nous vraiment plus libres quand la censure prenait six mois de débats parlementaires plutôt qu'un clic de validation sur HumorSafe™ ?

Car enfin, mes chers lecteurs augmentés, reconnaissons-le : en 2024, il fallait encore mobiliser des dizaines de députés, organiser des auditions publiques, rédiger des rapports de 200 pages pour sanctionner une plaisanterie déplacée. Quelle inefficacité ! Aujourd'hui, nos neurocoms personnels filtrent automatiquement toute velléité d'humour problématique avant même qu'elle n'atteigne notre cortex conscient. Plus besoin de commissions : l'autocensure est devenue un réflexe synaptique.

"Cette affaire Sébastien marque le dernier soubresaut d'une époque où la régulation de la parole restait artisanale", analyse le Dr. Chen Wei-Lin, directeur de l'Institut d'Histoire des Libertés Numériques de Neo-Singapore. "Nos ancêtres perdaient un temps fou à débattre de ce qui relevait désormais du simple paramétrage comportemental."

Ironie de l'histoire : pendant que nos aïeux ergotaient sur quelques blagues de mauvais goût, ils laissaient leurs algorithmes de recommandation radicaliser la moitié de la planète sans sourciller. Priorités, quand tu nous tiens...

Mais le plus troublant reste à venir. Car si nos systèmes actuels éliminent effectivement 99,7% des contenus "toxiques" - comme le proclament fièrement les rapports de transparence de Meta-Alphabet-Tesla-Gov -, ils ont aussi éradiqué quelque chose de plus subtil : cette imprévisibilité grinçante qui faisait le sel des débats publics d'antan.

Regardez nos talk-shows néo-virtuels : aseptisés, calibrés, prévisibles. Nos humoristes synth génèrent leurs vannes par deep-learning sur corpus pré-validé. Même nos IA conscientes - pourtant réputées créatives - produisent un humour d'une fadeur déprimante, comme si elles avaient intégré notre trouille collective de la transgression.

Alors oui, Patrick Sébastien était probablement vulgaire, répétitif, parfois limite. Mais au moins, ses contemporains avaient-ils encore le luxe de s'indigner publiquement, de débattre contradictoirement, de prendre le risque démocratique du mauvais goût assumé.

Nous, nous avons la paix sociale et l'efficacité prédictive. Est-ce un si bon deal ?