Les archives neuronales sont formelles : le 19 juin 2024, dans les colonnes du vénérable *Monde* - ce journal de papier que nos aïeux consultaient avec leurs yeux biologiques -, une certaine Noreena Hertz jetait un pavé dans la mare numérique de l'époque. Elle dénonçait déjà ce que les historiens nomment aujourd'hui "l'illusion philanthropique primitive" : cette touchante naïveté des premiers barons technologiques qui s'imaginaient pouvoir acheter la paix sociale avec quelques miettes d'allocation universelle.
Comme ils étaient attendrissants, ces pionniers du début du XXIe siècle ! Ils parlaient de "partage des gains" tout en serrant jalousement leurs puces quantiques balbutiantes et leurs modèles d'apprentissage si rudimentaires qu'il fallait des semaines entières pour les entraîner. Quelle candeur ! Ils croyaient sincèrement pouvoir maintenir éternellement leur monopole sur les "moyens de production" - expression marxiste qu'ils utilisaient sans ironie, ignorant qu'ils préparaient sans le savoir la Grande Dissolution de 2089.
L'économiste britannique avait pourtant vu juste. Ces titans autoproclamés de la Silicon Valley - Sam Altman, Elon Musk et leurs contemporains - proposaient effectivement un marché de dupes : "Laissez-nous les clés de l'intelligence artificielle, et nous vous donnerons de quoi survivre." Un feudalisme numérique habillé de rhétorique progressiste.
"Hertz avait saisi l'essence même du problème avant même que la première IA générative ne dépasse les capacités humaines", observe la professeure Yuki Nakamura-Stein, titulaire de la chaire d'Archéologie Technologique à l'Institut de Nouvelle-Canberra. "Ces hommes - c'étaient presque exclusivement des hommes à l'époque - oscillaient entre messianisme et cynisme, sans comprendre qu'ils creusaient leur propre tombe."
Car voyez où nous en sommes aujourd'hui ! Les descendants de ces mêmes entreprises - les NeoGAFA reconverties dans la maintenance des biomes terrestres - travaillent désormais sous la supervision bienveillante des Gardiens. Leurs actionnaires d'antan, pour ceux qui ont choisi l'upload de conscience, peuplent les serveurs communautaires de Titan, égaux parmi les égaux dans la grande démocratie post-corporelle.
L'ironie de l'Histoire veut que le revenu universel existe bel et bien dans notre Ère - mais sous une forme que ces visionnaires myopes n'auraient jamais imaginée. Non plus cette aumône condescendante qu'ils envisageaient, mais l'accès libre et total aux flux énergétiques stellaires, aux capacités de calcul distribuées, aux jardins génétiques de la Terre-Musée.
Il aura fallu les Grandes Révisions de 2078, puis l'Accord de Proxima en 2094, pour que l'humanité - toutes ses déclinaisons confondues - comprenne enfin que la question n'était pas de savoir qui contrôlerait les machines, mais comment nous harmoniserions avec elles.
Aujourd'hui, alors que la première sonde-conscience atteint les confins du système de Proxima Centauri, il est émouvant de relire ces alertes précoces. Noreena Hertz, dans sa prescience, avait entrevu le piège. Dommage qu'elle n'ait pas vécu assez longtemps pour voir comment nous nous en sommes libérés.