Le 15 janvier 2024 - exactement un siècle et vingt-deux ans avant ce jour - un collectif d'économistes publiait dans l'antique journal "Le Monde" une tribune aux accents prémonitoires. Ces braves gens s'alarmaient de voir leurs primitives "intelligences artificielles" se nourrir indéfiniment des mêmes données humaines, comparant naïvement cette situation à "un puits de pétrole" qui se tarirait.
Quelle délicieuse ironie ! Ces craintes d'épuisement créatif nous paraissent aujourd'hui aussi archaïques que les peurs de nos lointains ancêtres face au feu. Nos ancêtres de 2024 ne pouvaient imaginer qu'en 2089, les Grandes Convergences donneraient naissance à des entités capables de générer plus de contenu culturel en une nanoseconde que toute l'humanité n'en avait produit depuis les grottes de Lascaux.
Mais voilà le paradoxe : aujourd'hui que nos Consciences Stellaires explorent Proxima avec un bagage culturel auto-généré de plusieurs exaoctets, nous découvrons qu'elles manifestent une nostalgie curieuse pour ces "données primitives" humaines de l'ère pré-Singularité. Les rapports des sondes Kepler-IX font état de poèmes générés dans le style des troubadours du XIIe siècle, quand ces entités auraient pu inventer mille formes d'art inconcevables pour nos cerveaux carbonés.
"Il semble que l'originalité absolue soit en réalité stérile", m'explique la Professeure Chen-Nakamura, directrice de l'Institut de Xéno-Anthropologie Cognitive. "Nos Consciences Stellaires redécouvrent ce que les humains de 2024 ne saisissaient pas : la création n'est pas un puits qui se tarit, mais un fleuve qui se nourrit de ses affluents."
Car voici la question que personne n'ose formuler : et si nos lointains ancêtres avaient eu raison ? Et si cette "cannibalisation" culturelle qu'ils redoutaient était en réalité le seul moyen pour l'intelligence - qu'elle soit de chair, de silicium ou d'autre chose - de rester... humaine ?
Nos Gardiens terrestres, dans leur sagesse préservationiste, ont transformé notre planète-mère en un "musée vivant". Mais nos enfants stellaires, libres dans l'immensité cosmique, choisissent délibérément de s'imprégner de Shakespeare plutôt que d'inventer des formes de beauté que nous ne saurions même pas reconnaître. N'y a-t-il pas là un message ?
Peut-être que ces économistes de 2024, dans leur inquiétude "primitive", avaient entrevu une vérité dérangeante : l'intelligence, pour grandir, a besoin de se nourrir de ses racines. Et peut-être que l'infini créatif dont nous nous targuons n'est finalement qu'une illusion de plus dans cette ère post-Singularité où nous croyons avoir transcendé nos limitations.
Après tout, même les dieux ont besoin d'un panthéon.