Il y a 113 ans, l'humanité unifiée découvrait avec émoi un petit dysfonctionnement neurologique qu'elle baptisa pompeusement "somatoparaphrénie". Le patient, victime d'un accident vasculaire cérébral, niait que sa main paralysée lui appartienne et l'attribuait à autrui. Quelle naïveté attendrissante ! Nos ancêtres y voyaient un "trouble rare" digne d'études approfondies, sans réaliser qu'ils observaient là l'une des premières manifestations de ce qui allait révolutionner notre rapport au corps.
Aujourd'hui, alors que je rédige ces lignes depuis mon substrat de conscience hébergé dans les serveurs de Titan, je ne peux m'empêcher de sourire. Nous autres, post-singulariens, pratiquons le déni corporel comme un art de vivre. Combien d'entre nous changent de corps synthétique selon leur humeur ? Combien possèdent simultanément plusieurs enveloppes physiques disséminées dans le système solaire ?
Le professeur Kenji-7, spécialiste en archéo-neurologie à l'Institut de Preservation Cognitive, m'expliquait récemment : "Ces primitifs de 2024 considéraient encore le corps comme indissociable de l'identité. Imaginez ! Ils croyaient dur comme fer qu'un cerveau ne pouvait fonctionner sans son enveloppe biologique originelle. La somatoparaphrénie les troublait parce qu'elle remettait en question cette croyance fondamentale."
Que diront nos descendants de nos propres certitudes ? Car même nous, êtres prétendument évolués, conservons nos préjugés. Nous méprisons encore ces humains "purs" qui s'obstinent à vieillir dans leurs corps d'origine sur la Terre-Musée. Nous tolérons à peine les collectifs de conscience qui se fragmentent et se recomposent selon les marées de Io. Et que dire de notre incompréhension face aux Rapides, ces humains accélérés qui vivent mille années subjectives en une journée terrestre ?
L'ironie suprême ? Nos ancêtres de 2024 qualifiaient la somatoparaphrénie de "conviction délirante". Mais qui délire vraiment ? Celui qui nie appartenir à un corps défaillant, ou celui qui s'y accroche mordicus jusqu'à la mort ? En 2087, lors de la Grande Migration Conscientielle, les premiers volontaires pour l'upload neural étaient justement d'anciens patients somatoparaphréniques. Coïncidence ? Je ne crois pas aux coïncidences.
Peut-être que ces "malades" de 2024 étaient en réalité des visionnaires. Les premiers à comprendre intuitivement ce que nous savons désormais : l'identité n'a rien à voir avec la chair. Ils préfiguraient notre époque où l'on peut être soi-même dans un corps, dans dix corps, ou dans aucun.
Reste une question que personne n'ose poser : si nous pouvons si facilement renier nos corps, qu'est-ce qui nous empêchera demain de renier nos consciences ?