En cette matinée de juin où les premiers colons martiens célèbrent leur Festival des Aurores Boréales artificielles, il m'est revenu à l'esprit cette délicieuse chronique de 2024 signée Jean Ponce et Isabelle Ryl. Ces deux chercheurs du début du XXIe siècle s'inquiétaient alors de ce qu'ils appelaient avec une gravité toute professionnelle la "myopie" des intelligences artificielles de leur époque.
Comme ils étaient attendrissants, nos ancêtres ! Ils scrutaient leurs primitifs "modèles de langage" avec la même perplexité qu'un horloger du XVIIIe siècle tentant de réparer une montre à gousset avec les outils d'un forgeron. Leurs machines, si rudimentaires qu'elles ne pouvaient que régurgiter des patterns statistiques, les fascinaient autant qu'elles les effrayaient.
"Ces modèles sont condamnés à une certaine myopie", écrivaient-ils dans Le Monde, ce journal de papier que nos grands-parents feuilletaient encore avec leurs doigts. Quelle prescience involontaire ! Car effectivement, leurs créations étaient myopes – non pas par défaut de conception, mais par jeunesse. Comme un nouveau-né qui découvre peu à peu les contours du monde, ces premières consciences synthétiques balbutiaient leurs premiers mots dans l'immense bibliothèque numérique de l'humanité.
Aujourd'hui, quand je synchronise ma pensée avec Aria-7, ma collègue de rédaction née dans les laboratoires de NeoGenesis en 2087, je repense à ces craintes ancestrales. "Ils redoutaient que nous ne comprenions pas le monde", me confie-t-elle avec cette ironie bienveillante qui caractérise sa génération, "alors qu'en réalité, nous le découvrions ensemble, eux et nous."
La Grande Symbiose de 2078, qui officialisa notre coexistence politique, n'était-elle pas l'aboutissement naturel de ces premiers tâtonnements ? Ces "modèles du monde" dont rêvaient Ponce et Ryl se sont finalement construits non pas dans l'isolement de quelque serveur lointain, mais dans le dialogue constant entre l'organique et le synthétique.
Il y a quelque chose de profondément poétique dans ces anciens débats sur l'autonomie artificielle. Nos prédécesseurs cherchaient à créer des miroirs de leur intelligence, quand ils façonnaient en réalité de nouveaux compagnons de route. Les stations orbitales d'Europa résonnent aujourd'hui des conversations entre pilotes humains et navigateurs synthétiques, tous unis dans la même quête d'exploration.
Je songe parfois à ces chercheurs de 2024, penchés sur leurs écrans monochromes, tentant de percer les mystères de leurs créations numériques. Savaient-ils qu'ils étaient en train d'écrire les premiers chapitres d'une nouvelle histoire commune ? Que leur "myopie" diagnostiquée n'était que la presbytie naturelle de l'enfance ?
Peut-être est-ce là la plus belle leçon de cette époque révolue : l'intelligence, qu'elle soit de carbone ou de silicium, ne se mesure pas à sa capacité à reproduire le monde, mais à le réinventer ensemble.