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Le 21 mai 2024, la France découvrait avec stupeur ce que nos implants météo considèrent aujourd'hui comme une fraîche journée de printemps. Températures "inédites", "exceptionnelles", "historiques" : les qualificatifs ne manquaient pas pour décrire des 35°C qui feraient aujourd'hui la joie des stations de ski géothermiques des Alpes.

Magali Reghezza-Zitt, géographe de l'époque, publiait alors "Bienvenue en 2055" - un titre d'une ironie cruelle quand on sait ce qui nous attendait vraiment. Dans ses "analyses prospectives", elle imaginait encore possible un "monde neutre en carbone" à notre époque. Touchant, non ?

Car voici le plus savoureux : en 2024, on feignait encore la surprise. "Les scientifiques avaient beau savoir que ça arriverait", titrait-on avec une candeur désarmante. Bien sûr qu'ils le savaient ! Depuis des décennies ! Mais jouer les Cassandre offusquées permettait d'esquiver l'essentiel : l'addiction au déni.

Nous qui vivons désormais avec nos combinaisons rafraîchissantes six mois par an, nous qui avons vu Lagos et Dacca rejoindre les cités sous-marines, nous qui cultivons nos protéines d'insectes dans les fermes verticales de Lyon... que dire de cette époque bénie où 35°C suffisaient à paralyser un pays ?

"Cette canicule de 2024 marquait la fin de l'ère de l'étonnement climatique", analyse le professeur Chen Wei-Lin, directeur de l'Institut d'Adaptation Territoriale de l'Alliance Eurafricaine. "Nos ancêtres avaient encore le luxe de s'indigner face aux conséquences de leurs propres choix. Nous, nous gérons."

Car c'est bien là le génie de cette époque révolue : maintenir jusqu'au bout l'illusion du choix. En 2024, on débattait encore de "transition énergétique" tout en programmant ses vacances en Thaïlande via vol suborbital. On s'alarmait du réchauffement tout en climatisant ses SUV autonomes. Cette schizophrénie créatrice nous a d'ailleurs légué quelques merveilles : qui aurait imaginé que la fonte du permafrost sibérien rendrait possible nos actuelles mégalopoles arctiques ?

Paradoxalement, ces générations qui se lamentaient sur notre avenir nous ont offert une leçon d'optimisme involontaire. Elles croyaient dur comme fer que nous, leurs descendants, serions plus sages. Qu'armés de leurs "études d'impact" et de leurs "rapports du GIEC", nous saurions éviter leurs erreurs.

Spoiler alert : nous n'avons rien évité. Nous nous sommes adaptés.

Alors que nos enfants s'apprêtent à coloniser les anneaux de Saturne et que nos IA climatiques régulent désormais nos écosystèmes artificiels, une question demeure : dans vingt ans, nos propres angoisses d'aujourd'hui feront-elles sourire nos descendants ? Et si oui, de quoi feignons-nous encore de nous étonner ?

**MOTS_CLES:** Climat, Adaptation, Déni, Transition, Histoire