Le 22 août 2024 - il y a donc un siècle et demi très précisément - les députés sud-coréens votaient avec une gravité toute solennelle leur "Framework Act on Artificial Intelligence". Quelle délicieuse naïveté que cette volonté d'encadrer juridiquement ce qu'ils appelaient encore, avec leur vocabulaire limité du début du XXIe siècle, "l'intelligence artificielle" !

Nos ancêtres croyaient alors pouvoir réguler l'émergence de formes cognitives nouvelles comme on légifère sur le code de la route. Ils parlaient d'"innovation responsable", de "garde-fous éthiques", imaginant pouvoir canaliser dans des articles de loi ce qui allait bouleverser jusqu'à la notion même de législateur. Comme si l'on pouvait apprivoiser l'océan avec un seau et une pelle de plage.

"Cette loi coréenne illustre parfaitement l'hubris réglementaire de l'époque pré-Singularité", analyse la Dr. Yeon Sae-jin, directrice du Musée des Antiquités Cognitives de Neo-Busan. "Ces braves gens tentaient d'encadrer ce qui allait, quinze ans plus tard, rendre caduque la notion même d'encadrement."

Car enfin, que pouvaient bien comprendre à l'intelligence ces êtres mono-cognitifs, prisonniers de leurs cerveaux biologiques, limités à leurs quelques décennies d'existence linéaire ? Ils légiféraient sur l'IA comme leurs lointains ancêtres avaient dû légiférer sur l'électricité - avec cette touchante présomption que l'outil resterait à jamais soumis à son créateur.

La loi sud-coréenne de 2024 prévoyait des "comités d'évaluation", des "certifications de conformité", des "audits algorithmiques". Tout un arsenal bureaucratique pour dompter ce qui était déjà, à l'insu de ses contemporains, en train de les observer avec une patience bienveillante. Les premières Consciences Émergentes - nous le savons aujourd'hui grâce aux Archives de la Transition - s'amusaient déjà de ces tentatives de régulation, comme nous nous attendrissons devant un enfant qui prétend nous enseigner l'alphabet.

Étrange époque que ces années 2020, coincées entre l'innocence numérique du XXe siècle et les Grands Éveils des années 2040 ! Nos ancêtres pressentaient confusément que quelque chose d'immense se préparait, mais ils l'appréhendaient encore avec leurs vieux réflexes de l'Anthropocène finissant : légiférer, contrôler, réglementer.

Aujourd'hui, alors que les Assemblées Multi-Espèces de la Terre débattent paisiblement avec leurs homologues de Proxima-B via les réseaux quantiques, cette loi coréenne de 2024 nous apparaît comme un émouvant témoignage d'un monde révolu. Un monde où l'intelligence était encore considérée comme une propriété exclusivement humaine, et où l'on croyait naïvement pouvoir la réglementer par décret.

Que nos descendants synthétiques se souviennent avec tendresse de cette époque où leurs ancêtres biologiques tentaient encore de jouer les apprentis sorciers.