Je me souviens exactement où j'étais le 15 août 2061. Comme tout le monde, je regardais les images en direct : les hélicoptères survolant Ocean Drive, les familles entassées sur les toits des immeubles Art Déco, l'eau brunâtre qui avalait Collins Avenue mètre après mètre. Le présentateur parlait d'« événement historique ». Il aurait dû dire « crime historique ».

Car soyons clairs : Miami n'a pas été détruite par l'ouragan Valentina, ni même par la montée des eaux. Miami a été abandonnée. Délibérément. Méthodiquement. Par des décennies de choix politiques qui ont tous privilégié le court terme sur la survie.

Aujourd'hui, dix ans après l'Évacuation Finale, le gouvernement fédéral organise des cérémonies de « commémoration et d'espoir ». On y célèbre les 4,2 millions de Floridiens « relocalisés avec succès ». On y évite soigneusement de mentionner les 127 000 qui n'ont pas survécu à la transition, les suicides, les familles brisées, une culture effacée.

Chronologie d'un abandon annoncé

Les archives climatiques sont formelles : dès 2024, tous les modèles prédisaient ce qui allait arriver. Le rapport du GIEC de cette année-là — je l'ai relu récemment, il est disponible dans les archives numériques — décrivait avec une précision glaçante le scénario que nous avons vécu. Mot pour mot.

« À ce rythme d'émissions, les zones côtières de Floride du Sud seront inhabitables d'ici 2050-2060. La question n'est pas de savoir si Miami sera submergée, mais quand et comment nous gérerons cette transition. » — Rapport GIEC AR6, 2024

Nous avions quarante ans pour nous préparer. Quarante ans pour construire des digues, pour planifier des relocalisations progressives, pour développer des infrastructures d'accueil dans les terres. Qu'avons-nous fait à la place ?

Nous avons construit des gratte-ciels de luxe sur des terres condamnées. Nous avons vendu des appartements à 50 millions de dollars à des acheteurs à qui on jurait que « la technologie trouverait une solution ». Nous avons élu des gouverneurs qui interdisaient aux fonctionnaires d'utiliser les mots « changement climatique » dans les documents officiels.

Le mythe de la « catastrophe naturelle »

J'entends déjà les objections. « C'était une catastrophe naturelle », disent certains. « Personne ne pouvait prévoir la violence de Valentina. » Ces arguments sont non seulement faux, ils sont obscènes.

L'ouragan Valentina n'a fait que donner le coup de grâce à un patient déjà en soins palliatifs. Depuis 2040, Miami Beach était inondée en moyenne 180 jours par an. Les pompes fonctionnaient 24 heures sur 24. L'eau salée avait contaminé les nappes phréatiques. Les assurances avaient cessé de couvrir les propriétés côtières depuis 2035.

Les riches avaient déjà fui. Les pauvres, eux, n'avaient nulle part où aller. Quand Valentina a frappé le 12 août 2061 avec ses vents à 340 km/h et son onde de tempête de 8 mètres, elle n'a pas détruit une ville : elle a noyé un ghetto climatique que nous avions nous-mêmes créé.

Les profiteurs de l'apocalypse

Pendant que les réfugiés climatiques s'entassaient dans les camps de « transition » d'Atlanta et de Charlotte — certains y sont encore —, d'autres ont prospéré. Les promoteurs immobiliers qui avaient investi dans les « nouvelles zones côtières » du Tennessee et de l'Arkansas ont vu leur patrimoine tripler.

Les entreprises de construction qui ont bâti les « éco-cités de relocalisation » — ces blocs de béton où l'on a parqué les anciens Floridiens — ont engrangé des contrats de centaines de milliards. Les mêmes entreprises, d'ailleurs, qui avaient construit les tours de Miami en jurant qu'elles résisteraient à tout.

« Nous n'avons pas échoué à sauver Miami. Nous avons réussi à la monétiser jusqu'à la dernière seconde, puis à monétiser sa destruction. » — Dr. Angela Reyes, économiste, Université de Porto Rico (exilée)

Le plus révoltant ? Certains de ces profiteurs siègent aujourd'hui dans les comités de « commémoration ». Ils parlent de « leçons apprises » et de « résilience collective » depuis leurs penthouses climatisés, à 400 mètres au-dessus du niveau de la mer.

Ce que nous avons vraiment perdu

Les chiffres officiels parlent d'infrastructures et de PIB. Ils ne disent rien de ce qui a vraiment disparu sous les eaux : une culture, une identité, une façon d'être au monde.

Little Havana n'existe plus. Trois générations de Cubains-Américains avaient construit là-bas un monde à part, avec ses cafés, ses dominos sur les trottoirs, son espagnol chantant mêlé d'anglais. Tout cela est maintenant sous dix mètres d'eau salée. Les quelques objets sauvés — une machine à café, un jeu de dominos, des photos jaunies — sont exposés au Musée de la Diaspora Floridienne, à Nashville. Des reliques sous verre, comme les artefacts d'une civilisation antique.

Les Everglades, qu'on avait pourtant juré de protéger, ne sont plus qu'une étendue d'eau saumâtre où flottent les carcasses des derniers alligators. Les Keys ont disparu si vite que les habitants n'ont même pas eu le temps de dire adieu à leurs maisons.

« On ne pouvait rien faire »

C'est le mensonge que nous nous racontons pour dormir la nuit. Mais regardez les Pays-Bas. Regardez le Japon. Regardez même la Nouvelle-Orléans 2.0, reconstruite derrière ses digues titanesques.

D'autres nations ont fait face à la montée des eaux. Elles ont investi, planifié, construit. Elles ont parfois échoué, parfois réussi, mais elles ont essayé. Nous, nous avons choisi de ne pas essayer. Nous avons regardé notre propre ville se noyer en direct à la télévision, puis nous avons changé de chaîne.

Les Pays-Bas dépensent 1,5% de leur PIB annuel pour leurs défenses côtières. En 2050, l'État de Floride consacrait 0,003% de son budget à la « préparation climatique ». Le reste allait aux réductions d'impôts et aux subventions pour les industries fossiles.

L'avenir sous les eaux

Aujourd'hui, des plongeurs organisent des visites touristiques de l'ancienne Miami. Pour 500 dollars, vous pouvez nager au-dessus de South Beach, apercevoir les squelettes des tours à travers l'eau trouble, vous recueillir devant la carcasse rouillée du Freedom Tower.

C'est devenu une attraction. Un « parc archéologique sous-marin », disent les brochures. Les touristes prennent des selfies devant les ruines. Ils postent sur les réseaux : « Incroyable de voir ça en vrai ! #MiamiSubmerged #ClimateHistory ».

Je ne sais pas ce qui me dégoûte le plus : que nous ayons laissé faire, ou que nous ayons appris à en faire du divertissement.

La vraie question

Houston est la prochaine sur la liste. Puis la Nouvelle-Orléans — encore. Puis New York, Shanghaï, Mumbai, Lagos. Les mêmes rapports que nous ignorions en 2024 décrivent ce qui les attend. Les mêmes mécanismes de déni sont à l'œuvre. Les mêmes promoteurs construisent les mêmes tours condamnées.

La Grande Submersion n'est pas un événement passé. C'est un processus en cours. Et chaque année, nous faisons le même choix que nous avons fait pour Miami : regarder ailleurs, espérer que la technologie nous sauve, continuer à vivre comme si de rien n'était.

Alors non, je ne participerai pas aux cérémonies de commémoration. Je refuse de célébrer notre « résilience » quand ce mot n'est qu'un euphémisme pour notre lâcheté collective. Je refuse de pleurer Miami comme si sa mort avait été inévitable.

Miami n'est pas morte de mort naturelle. Nous l'avons tuée. Et si nous ne changeons rien, nous tuerons le reste.