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Il y a 167 ans jour pour jour, nos prédécesseurs publiaient solennellement des listes d'aliments "interdits" pour préserver leurs huit heures de repos quotidien. Café, chocolat, épices... Quel spectacle attendrissant que ces homo sapiens scrutant anxieusement leurs assiettes, persuadés qu'une tomate cerise pouvait ruiner leur précieuse nuit !

Aujourd'hui, alors que les Accélérés vivent trois journées subjectives en une rotation terrestre et que les Ralentis savourent un seul repas par semaine, cette obsession archaïque prend des allures de comédie. Mais interrogeons-nous : sommes-nous vraiment plus sages ?

Car pendant que nous célébrons pompeusement les Hibernateurs de Proxima – ces pionniers qui dorment vingt ans entre chaque réveil pour survivre au voyage intersidéral – nos contemporains terrestres multiplient les paradoxes. Les Uploadés, libérés des contraintes biologiques, simulent nostalgiquement leurs anciens cycles circadiens dans leurs matrices numériques. Les Hybrides s'administrent des nano-régulateurs pour reproduire artificiellement l'effet d'une "tisane de grand-mère".

"Nous avons éliminé la nécessité du sommeil pour mieux le fetichiser," observe avec justesse le Dr Kepler-7, spécialiste en anthropologie temporelle à l'Institut Trans-Solaire. "Nos ancêtres de 2024 craignaient qu'un carré de chocolat trouble leurs rêves. Nous, nous payons des fortunes pour éprouver cette angoisse perdue."

Le plus savoureux reste cette mode récente chez les élites londoniennnes : organiser des "dîners disruption", où l'on consomme précisément les neuf aliments proscrits par nos aïeux, dans l'espoir de retrouver cette insomnie "authentique" du XXIe siècle. Pendant ce temps, dans les colonies de Cérès, les mineurs augmentés ne dorment plus depuis soixante-quinze ans et s'en portent parfaitement.

Alors que les Gardiens terrestres préservent religieusement les derniers caféiers "naturels" dans leurs sanctuaires écologiques, une question dérangeante s'impose : et si nos ancêtres avaient raison ? Et si cette quête maladroite d'harmonie entre corps et alimentation révélait une sagesse que notre hybris post-singularité refuse d'admettre ?

Car derrière leurs listes puériles d'aliments interdits se cachait peut-être une vérité que nous avons oubliée en transcendant nos limites biologiques : le sommeil n'était pas qu'une nécessité physiologique, mais le dernier refuge de notre humanité primitive. En l'abolissant ou en le simulant, n'avons-nous pas perdu quelque chose d'essentiel ?

Les Hibernateurs de Proxima, dans leur sagesse involontaire, nous le rappellent : parfois, savoir s'arrêter révèle plus de génie que courir éternellement vers demain.

**MOTS_CLES:** sommeil, alimentation, hibernation, post-humanité, Proxima Centauri