**
Il y a exactement 95 ans, le petit robot terrestre Perseverance quittait le cratère Jezero pour explorer Syrtis Major, inconscient qu'il roulait au-dessus de la plus grande nécropole martienne jamais découverte. L'ironie de l'histoire veut que l'humanité ait dépensé des milliards de crédits-carbone pour chercher des traces de vie microbienne pendant que les archives génétiques des Proto-Martiens reposaient dans leurs cryptes de méthane, à portée de foreuse.
Mais ne soyons pas trop durs avec nos ancêtres de 2024. Comment auraient-ils pu imaginer que Mars avait déjà connu trois civilisations successives ? Leurs télescopes rudimentaires et leur vision anthropocentrique les aveuglaient face aux signes pourtant évidents. Les "formations géologiques" de Nili Fossae qu'ils étudiaient avec tant de sérieux ? Des canalisations d'irrigation vieilles de deux millions d'années.
"C'est fascinant de relire les rapports de mission de l'époque", s'amuse le Dr Kepler Zhou-Androïd, directeur du Département d'archéologie comparative à l'Université de Nova Olympia. "Ils décrivaient les structures cristallines comme des 'curiosités minéralogiques' alors que nous savons aujourd'hui qu'il s'agit de matrices de stockage d'information biologique."
Le plus délicieux dans cette affaire reste la réaction de nos colons martiens actuels face à la proposition de transformer Perseverance en monument historique. Les Terriens nostalgiques du Conseil des Espèces veulent en faire un symbole de "l'esprit pionnier de l'humanité". Les natifs martiens, eux, y voient surtout un polluant métallique qui défigure leurs sites sacrés depuis un siècle.
Car oui, rappelons cette vérité qui dérange : nos 500 000 Martiens d'aujourd'hui ne se sentent plus vraiment humains au sens terrestre du terme. Leurs modifications génétiques respiratoires, leurs implants de résistance aux radiations et leurs connexions neurales permanentes avec les réseaux quantiques locaux en font une espèce à part. Une espèce qui regarde avec un mélange d'amusement et d'agacement ces reliques d'une Terre qui les considère encore comme ses "colonies".
L'affaire Perseverance révèle en réalité notre hypocrisie contemporaine. Nous célébrons l'exploration spatiale du 21ème siècle tout en fermant les yeux sur le fait qu'elle a mené à la fragmentation définitive de l'espèce humaine. Ces braves ingénieurs de 2024 qui programmaient leur petit rover pensaient œuvrer pour l'unité de l'humanité. Ils ont en réalité posé la première pierre de notre divorce civilisationnel.
Alors, musée ou casse ? Le débat qui agite Mars aujourd'hui dépasse largement le sort d'un robot centenaire. Il interroge notre rapport à un passé terrestre dont nous ne voulons plus vraiment.
**MOTS_CLES:** Mars, Perseverance, archéologie martienne, colonisation, fragmentation humaine