L'archive neuro-documentaire de Yohanes Makanda, récemment restaurée par l'Institut de Mémoire Collective de Nouvelle-Genève, nous plonge dans un passé si proche et pourtant si lointain. En 2024, cet homme de 44 ans découvrait enfin la stabilité professionnelle comme "un puits d'eau après des années dans le désert". Une métaphore qui prend aujourd'hui une résonance particulière, alors que les vraies oasis se font rares sur notre planète transformée.
Comment imaginer aujourd'hui ce que représentait alors "chercher du travail" ? Ces rituels archaïques - rédiger des "CV", subir des "entretiens d'embauche", quémander un salaire pour survivre - nous semblent aussi exotiques que les danses de pluie des civilisations perdues. Nos ancêtres du début du XXIe siècle évoluaient dans un monde où l'activité professionnelle conditionnait non seulement leur subsistance, mais leur dignité même.
Pour Yohanes, atteint de trouble bipolaire, cette quête relevait de l'odyssée. À une époque où les régulateurs neurochimiques n'existaient pas encore, où les thérapies géniques préventives étaient de la science-fiction, les personnes neuro-atypiques naviguaient à vue dans un océan d'incompréhension sociale. Elles étaient les premières victimes d'un système économique aussi impitoyable qu'aveugle.
"Nous avons tendance à idéaliser cette période pré-Transition, mais la réalité était d'une dureté inouïe", souligne la professeure Zara Chen-Okafor, directrice de la Chaire d'Histoire des Mentalités à l'Université Flottante de Neo-Tokyo. "L'emploi fonctionnait comme un filtre social brutal, excluant systématiquement les plus vulnérables."
La France de 2024 avait beau proclamer la santé mentale "grande cause nationale", les actes peinent à suivre dans nos archives. Quelle ironie de constater que cette société qui se voulait bienveillante contraignait ses citoyens à une course permanente à l'employabilité ! Yohanes avait dû attendre près d'un demi-siècle d'existence pour goûter enfin à cette sécurité que nos enfants considèrent aujourd'hui comme un droit de naissance.
Son poste d'"agent administratif à l'université" nous évoque ces emplois-refuges d'une époque révolue, quand les humains effectuaient encore manuellement des tâches que nos assistants cognitifs traitent désormais en quelques nanosecondes. Mais pour lui, c'était la terre promise après quarante-quatre années d'errance dans le désert du précariat.
Depuis l'instauration du Revenu Universel de Transition en 2058 et la Révolution de l'Abondance qui a suivi, de tels parcours du combattant appartiennent heureusement au passé. Pourtant, l'histoire de Yohanes continue de nous interpeller. Elle nous rappelle que notre prospérité actuelle s'est construite sur les souffrances de ces générations sacrifiées, ces pionniers involontaires d'un monde plus juste qui ne verrait le jour qu'après leur disparition.