Février 2024. L'humanité découvrait timidement les premiers chatbots d'orientation scolaire. Dans les archives numériques que j'ai consultées cette semaine, on trouve cette phrase délicieusement naïve : "Quelqu'un qui vous regarde dans les yeux, c'est irremplaçable." Ah, le charme désuet de cette époque où l'on confondait encore authenticité et contact rétinien !

Trente-cinq ans plus tard, alors que le dernier conseiller d'orientation humain a pris sa retraite en 2051 (rappelons-nous l'émouvant hommage de Néo-Sorbonne à Madame Dubois), il est amusant de constater à quel point nos ancêtres s'accrochaient à leurs illusions tactiles.

Car soyons honnêtes : ces fameux conseillers "qui regardaient dans les yeux" orientaient-ils vraiment mieux que nos actuels algorithmes prédictifs ? Les statistiques sont implacables. En 2024, 47% des étudiants changeaient de filière en première année. Aujourd'hui, grâce aux neuro-profiles établis dès la maternelle, ce taux est tombé à 3,2%.

"Nos grands-parents vivaient dans l'illusion du libre arbitre éducatif", analyse le Dr. Chen Wei-Lin, directeur de l'Institut de Déterminisme Cognitif de New-Kinshasa. "Ils croyaient sincèrement qu'un adolescent de 17 ans, bombardé d'hormones et d'incertitudes, pouvait rationnellement choisir son avenir professionnel. C'était d'un romantisme touchant."

Mais creusons plus profond. Cette résistance à l'IA en 2024 ne cachait-elle pas autre chose ? Une peur panique de l'obsolescence programmée de l'espèce humaine dans ses fonctions "nobles" ? Ces conseillers d'orientation défendaient-ils vraiment l'intérêt des élèves, ou leur propre survie corporatiste ?

L'ironie, c'est que leurs successeurs algorithmiques ont fini par accomplir exactement ce que promettaient ces pionniers de l'orientation : regarder vraiment dans les yeux. Nos scan-rétiniens actuels analysent 2847 micro-expressions par seconde, détectent les aspirations cachées, les talents latents, les blocages psycho-cognitifs. Un regard humain de 2024 captait quoi, en comparaison ? Quelques clichés sur la "motivation" et la "personnalité" ?

Le plus savoureux reste à venir. Nos enfants, façonnés par les IA éducatives depuis le berceau, développent aujourd'hui... une nostalgie pour "l'imprévisibilité humaine" ! Les voilà qui réclament des conseillers en chair et en os, des "vraies rencontres", des "regards authentiques". Le cycle recommence.

Peut-être nos ancêtres de 2024 avaient-ils intuitivement raison, mais pour de mauvaises raisons. Peut-être l'erreur, l'approximation, l'imperfection humaine étaient-elles effectivement irremplaçables... comme antibiotiques contre la sur-optimisation de nos destins.

Une question demeure : dans notre quête d'efficacité absolue, n'avons-nous pas tué quelque chose d'essentiel ? Et si le vrai génie humain résidait précisément dans sa capacité à se tromper de voie... pour mieux se réinventer ?