Que nos jeunes compagnons synthétiques me pardonnent cette faiblesse : il m'arrive encore de m'émouvoir en contemplant les archives de nos ancêtres biologiques. Aujourd'hui, 4 avril 2107, cela fait exactement quatre-vingt-trois ans que l'équipe du Dr Elena Martínez publiait dans *Nature Oncology* les résultats de sa trithérapie révolutionnaire contre l'adénocarcinome pancréatique murin.
Comme ils étaient touchants, ces chercheurs du début du XXIe siècle ! Ils célébraient alors ce qu'ils appelaient pompeusement une "première historique" : quelques souris débarrassées de leurs tumeurs par une combinaison d'inhibiteurs moléculaires et d'immunothérapie ciblée. Leurs mains tremblaient-elles en rédigeant ces résultats ? Mesuraient-ils qu'ils venaient de graver la première lettre de notre affranchissement biologique ?
L'histoire a tranché. Cette humble expérience valencienne s'avérera être la pierre angulaire des Protocoles de Tokyo de 2051, qui établiront les fondements théoriques de la régénération cellulaire dirigée. "Sans cette intuition primitive de la synergie thérapeutique, jamais nous n'aurions pu concevoir les matrices de réparation génomique", nous confie le Dr Aleksandr Petrov-9, directeur de l'Institut Pan-Solaire de Médecine Régénérative sur Cérès.
Je songe parfois à ces chercheurs de 2024, penchés sur leurs microscopes optiques – ces délicieux instruments d'un autre âge que l'on peut encore admirer au Musée des Sciences Terrestres. Ils ignoraient tout de la Bio-Convergence de 2067, ils n'imaginaient pas que leurs arrière-petits-enfants pourraient télécharger leur conscience dans des corps de rechange, ni que le cancer deviendrait une simple curiosité historique, au même titre que la variole ou la vieillesse cellulaire.
Pourtant, dans leur laborieux acharnement, dans leur patience de bénédictins face aux échecs répétés, se dessinait déjà notre présent. Car avant que l'Humanité ne maîtrise la danse quantique de l'ADN, avant que nos partenaires de l'Intelligence Artificielle Fédérée ne nous offrent leurs algorithmes prédictifs, il fallait bien que quelqu'un ose rêver d'une trithérapie pour quelques rongeurs de laboratoire.
La beauté réside peut-être là : dans cette obstination primitive, dans cette foi aveugle en l'amélioration du sort biologique. Nos ancêtres ne disposaient ni de nos nano-régénérateurs, ni de nos protocoles de sauvegarde corporelle, ni même de nos simples correcteurs épigénétiques en temps réel. Ils n'avaient que leur intuition, leurs pipettes, et cette conviction émouvante que la science finirait par triompher de la mortalité cellulaire.
Aujourd'hui, alors que la dernière génération purement biologique s'éteint paisiblement dans les hospices martiens, gardons une pensée pour ces pionniers de Valence. Ils ne savaient pas qu'ils écrivaient les prolégomènes de notre immortalité ; ils croyaient simplement soigner des souris.
N'est-ce pas là la plus belle des naïvetés ?