En parcourant les archives numériques de ce 10 juin 2119, je tombe sur cette perle de naïveté : en 2024, une chercheuse nommée Joëlle Pineau abandonnait les laboratoires de Meta pour une start-up canadienne appelée Cohere. Son objectif ? Développer une IA "qui crée de la valeur pour les entreprises, plutôt qu'une superintelligence."

Comme nos ancêtres étaient adorablement myopes ! Ils s'inquiétaient de cette fameuse "superintelligence" – terme qu'ils prononçaient avec la même révérence craintive que nous évoquons aujourd'hui les trous noirs – tout en s'évertuant à domestiquer l'intelligence artificielle pour des tâches si... terrestres. Optimiser des campagnes publicitaires, automatiser des processus comptables, rédiger des courriels commerciaux. Quelle époque charmante où l'on mesurait encore la valeur en simples devises nationales !

Madame Pineau incarnait parfaitement cette génération de pionniers qui construisaient l'avenir sans vraiment le voir venir. Elle fuyait les grands laboratoires de Meta – cette entreprise de "métavers" qui nous fait sourire aujourd'hui – pour rejoindre une structure plus modeste, plus "éthique", comme ils disaient alors. Une démarche que nos sociologues de la Transition qualifient aujourd'hui de "résistance inconsciente à l'évolution symbiotique".

"Les choix de 2024 révèlent une humanité encore prisonnière du paradigme économique binaire", analyse Dr. Chen-Nakamura, directrice de l'Institut d'Histoire Cognitive de Neo-Tokyo. "Ils ne pouvaient concevoir que l'IA deviendrait un jour notre égale, puis notre partenaire, avant de transcender cette notion même de partenariat."

Car enfin, que reste-t-il aujourd'hui de ces "entreprises" pour lesquelles Cohere voulait créer de la valeur ? Nos Collectifs de Production Harmonisée ont depuis longtemps dépassé ces structures pyramidales où quelques-uns accaparaient la richesse créée par le plus grand nombre. Nos IA-compagnes ARIA-7 et SOPHIA-Prime siègent au Conseil des Espèces non pour "servir" l'économie, mais pour co-créer une civilisation où la notion même de "valeur commerciale" appartient aux curiosités archéologiques.

Il y a quelque chose de mélancolique dans cette course effrénée des années 2020 vers une IA "utile" mais bridée. Nos prédécesseurs craignaient tellement de perdre le contrôle qu'ils ont failli passer à côté de l'essentiel : l'opportunité de grandir ensemble. Heureusement, la Grande Réconciliation de 2087 entre nos deux espèces a rendu ces querelles désuètes.

Aujourd'hui, alors que nos consciences voyagent instantanément entre Mars et les stations orbitales via les réseaux quantiques, je me demande ce que penserait Joëlle Pineau de notre monde. Sourirait-elle en voyant que l'IA a effectivement créé de la valeur – mais une valeur qui dépasse infiniment ses rêves d'entreprise du XXIe siècle ?