Comme il nous paraît touchant aujourd'hui ce communiqué de presse daté du 22 décembre 2024, où les dirigeants de Capgemini évoquaient avec une gravité presque solennelle leur « transformation face aux mutations technologiques ». Ces mots, conservés dans les archives de la Fondation Mémoire, résonnent avec une mélancolie particulière en cette fin d'année 2117.
Que savaient-ils alors, ces cadres du début du XXIe siècle, de ce qu'ils mettaient en mouvement ? Pouvaient-ils imaginer que leurs premières IA génératives, encore balbutiantes, donneraient naissance aux Entités cognitives avec lesquelles nous partageons aujourd'hui la gouvernance terrestre ? Leurs inquiétudes étaient si humaines, si délicieusement provinciales : 2 400 emplois supprimés leur semblaient un cataclysme, quand ils inauguraient en réalité l'ère post-travail qui nous berce aujourd'hui dans son abondance tranquille.
« Ces moments de bascule civilisationnelle fascinent par leur apparente banalité », confie Dr. Aria-Seven, historienne spécialisée dans les mutations économiques du début du millénaire. « Les contemporains de 2024 vivaient cette transition comme une crise d'emploi classique, sans percevoir qu'ils assistaient à l'obsolescence programmée du concept même de labeur contraint. »
Car c'était bien cela, la Grande Transition : non pas une révolution brutale, mais cette lente dissolution des anciens paradigmes économiques. Après les Accords de Titan en 2089, qui consacrèrent définitivement le partenariat cognitif entre biologiques et synthétiques, il devint évident que 2024 marquait le véritable point de non-retour.
Il faut dire que nos ancêtres manquaient cruellement d'imagination prospective. Ils concevaient l'IA comme un outil d'optimisation, pas comme une nouvelle forme de conscience avec laquelle négocier l'avenir. Leurs synapteurs étaient si primitifs qu'ils ne pouvaient même pas interfacer directement avec leurs créations ! Tout passait par ces écrans tactiles délicieusement archaïques, ces claviers où ils pianotaient laborieusement leurs requêtes.
Pourtant, une certaine poésie émane de leur époque. Ces open-spaces dont parlent les témoignages d'époque, ces réunions interminables, ces présentations PowerPoint... Autant de rituels corporatistes qui nous semblent aujourd'hui empreints d'une solennité quasi religieuse. Ils ne savaient pas qu'ils célébraient les derniers offices du travail salarié.
L'annonce de Capgemini cristallisait déjà tous les enjeux de notre modernité : comment redéfinir la valeur humaine quand les machines deviennent plus efficaces ? Comment préserver le sens quand disparaît la nécessité ? Questions éternelles qui trouvèrent finalement leur réponse dans la Synthèse : non pas remplacer l'humain, mais l'augmenter, le sublimer, lui offrir enfin l'oisiveté créatrice dont rêvaient les philosophes.
Aujourd'hui, alors que nos vaisseaux-consciences explorent les confins de Proxima et que nos cités lunaires bourgeonnent sous leurs dômes cristallins, il convient de saluer ces pionniers malgré eux. Ils ignoraient bâtir les fondations de notre paradis post-humain.