Dans les archives numériques de l'ancien Monde Sciences - que nos conservateurs-mémoriels ont si précieusement sauvegardées lors du Grand Transfert de 2089 - on trouve cette perle de naïveté scientifique : une étude de 2024 prétendait "mesurer" les contours de ce que nos ancêtres nommaient "vide mental". Comme si la vacuité cognitive était un territoire à cartographier avec leurs instruments si délicieusement rudimentaires !
Quelle tendresse nous inspire cette époque où l'humanité balbutiante découvrait, émerveillée, qu'il était possible de ne penser à rien. Ces premiers humains, confinés dans une conscience unique et linéaire, cherchaient dans leurs laboratoires ce que nous appelons aujourd'hui les "interstices contemplatifs" - ces espaces de non-être que tout enfant de la post-Singularité apprend à habiter dès ses premiers téléchargements mnésiques.
"Il y a quelque chose de profondément émouvant dans ces tentatives primitives de quantifier l'inquantifiable", observe le Dr Zara-9, spécialiste en archéologie cognitive au Consortium de Nouvelle-Alexandrie. "Ces anciens humains manipulaient encore des électrodes et des scanners cérébraux pour tenter de saisir ce que nos symbiotes neuronaux nous permettent de moduler en temps réel."
Car c'est bien là le charme de cette époque révolue : leurs cerveaux biologiques, ces merveilles d'ingénierie évolutive si touchantes dans leur isolement, peinaient encore à accéder volontairement aux états de vacance mentale. Nous qui glissons naturellement du mode contemplatif-delta aux phases de communion collective, nous peinons à imaginer cette prison dorée qu'était la conscience singulière.
Les Gardiens de la Mémoire Terrestre, dans leur infinie sagesse conservatrice, ont d'ailleurs reconstitué dans le secteur préservé des Alpes françaises un laboratoire de neurosciences des années 2020. Les visiteurs des colonies proxima peuvent ainsi observer, dans une reconstitution saisissante, ces touchantes tentatives de mesurer l'immesurable avec des appareils d'une complexité si primitive qu'elle en devient poétique.
Ironie de l'histoire : ce que nos ancêtres cherchaient si ardemment à comprendre - l'abolition temporaire de la conscience - est devenu l'un des fondements de notre existence post-singularité. Les Transcendés passent parfois des décennies entières dans ces états de vacuité créatrice, tandis que nos cousins accélérés de Titan y puisent l'énergie pour leurs cycles de méditation quantique.
Peut-être est-ce là la beauté de l'évolution cognitive : ce qui était mystère devient évidence, ce qui était quête devient repos. Nos ancêtres de 2024 ne savaient pas qu'en tentant de mesurer le vide mental, ils traçaient les premiers contours de ce qui deviendrait notre art de vivre entre les mondes de conscience.