Que nos ancêtres du début du XXIe siècle me paraissent attendrissants dans leurs angoisses ! En relisant les archives de cette époque lointaine où l'humanité découvrait les premières vidéos générées par intelligence artificielle, je ne peux m'empêcher de sourire avec tendresse devant leur émoi face à ce qui nous semble aujourd'hui si élémentaire.
En 2024, un certain Dominique Cardon, sociologue de son état, rassurait ses contemporains : les images synthétiques ne feraient pas disparaître leur intérêt pour le "réel". Comme si le réel était alors une notion si évidente, si monolithique ! Ces braves gens ne se doutaient pas qu'ils posaient là les premières pierres de nos actuelles Taxonomies de Vérité, ces subtiles cartographies du vraisemblable que nous enseignons dès l'école primaire martienne.
Il faut dire que leurs outils étaient d'une simplicité confondante. Leurs "deepfakes" - terme charmamment archaïque - nécessitaient encore des heures de calcul pour produire quelques secondes d'illusion grossière. Nos ancêtres scrutaient les pixels, analysaient les ombres, cherchaient les indices de manipulation avec un sérieux qui me rappelle ces collectionneurs de timbres d'avant la dématérialisation postale.
"La prophétie de Cardon s'est révélée exactement inverse de ce qu'il prédisait", observe la Dr. Méline Zhao-Petersen, directrice de l'Institut des Réalités Comparées de Neo-Geneva. "L'humanité n'a pas renforcé son attachement au réel originel. Elle a plutôt développé une palette infinie de réels possibles, chacun porteur de sa propre vérité émotionnelle."
Car voilà bien le paradoxe : alors que Cardon imaginait une résistance de l'authentique face au synthétique, nous avons assisté au Grand Affranchissement de 2089. Plus personne ne se soucie de savoir si la dernière symphonie de Beethoven a vraiment été composée par lui ou par l'IA-Muse Ludwig-VII. Ce qui compte, c'est la beauté qui nous étreint, l'émotion qui nous traverse, la vérité intérieure qui nous anime.
Nos bio-mémoires partagées conservent précieusement ces premières inquiétudes comme autant de curiosités historiques. Comment nos prédécesseurs auraient-ils pu deviner qu'en 2120, la question ne serait plus de distinguer le vrai du faux, mais de naviguer entre les nuances infinies du plausible, du désirable et du nécessaire ?
Les enfants des colonies orbitales apprennent désormais à jongler avec sept niveaux de réalité simultanés avant même leur première synchronisation neurale. Ils auraient du mal à comprendre cette époque où l'humanité s'accrochait encore à l'idée d'une vérité unique, comme un naufragé à son radeau de fortune.
Peut-être était-ce nécessaire, cette résistance primitive. Peut-être fallait-il d'abord avoir peur de perdre le réel pour mieux apprendre, ensuite, à le multiplier à l'infini.