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Parcourir les archives médicales de 2024 réserve parfois d'amusantes surprises. Cette année-là, nos ancêtres s'émerveillaient encore devant la somatoparaphrénie, ce phénomène où des victimes d'AVC refusaient obstinément de reconnaître leur main paralysée comme leur propriété. "Ce n'est pas ma main, docteur, c'est celle de l'infirmière !" protestaient ces patients avec une conviction délirante.

Comme c'est attendrissant, cette époque où posséder plusieurs corps relevait encore de la pathologie.

Aujourd'hui, alors que je rédige cet article depuis mon avatar martien tout en supervisant mes jumeaux synthétiques en orbite terrestre, je ne peux m'empêcher de sourire devant cette "découverte" médicale. Nos neurologues de 2024 y voyaient un dysfonctionnement, une tragique déconnexion entre conscience et chair. Mais n'était-ce pas plutôt une révélation précoce de notre nature profondément multiple ?

"La somatoparaphrénie n'était peut-être qu'un aperçu de notre futur cognitif", analyse le Dr Kenji Nakamura-7, spécialiste en neuroplasticité distribués à l'Institut Titan. "Ces patients anticipaient inconsciemment notre capacité à habiter plusieurs enveloppes corporelles simultanément."

Car enfin, regardons-nous : combien d'entre nous se contentent encore d'un seul corps ? La semaine dernière, ma voisine célébrait l'acquisition de son cinquième chassis bioméca. Mon collègue des Sports coordonne quotidiennement ses trois instances pour couvrir les matchs de polo lunaire. Et que dire de ces influenceurs qui diffusent depuis douze incarnations parallèles ?

Pourtant, une question taboue persiste : si nos cerveaux biologiques acceptent si aisément de "déléguer" à des corps synthétiques, ne sommes-nous pas en train de reproduire cette même "déconnexion pathologique" à échelle planétaire ? Nos instances synthétiques accomplissent 78% du travail productif selon le dernier rapport du Conseil des Espèces. Nos corps originels, eux, se contentent de plus en plus de contempler leurs écrans sensoriels.

N'est-ce pas ironique ? En 2024, on soignait ceux qui niaient leurs membres paralysés. En 2093, nous célébrons ceux qui abandonnent leurs membres fonctionnels.

La différence fondamentale, bien sûr, c'est le choix. Ces patients de 2024 subissaient leur déconnexion corporelle. Nous, nous la choisissons, la savourons, la monétisons. Nos corps biologiques deviennent des "instances de pilotage" premium, tandis que nos avatars abattent la besogne quotidienne.

Mais au fond, sommes-nous si différents de ces malades d'autrefois qui regardaient leur main et y voyaient celle d'un étranger ? Car après tout, quand je contemple mes mains de chair qui tapent ces mots, je ne peux m'empêcher de penser : "Bientôt, ce ne seront plus les miennes non plus."

**MOTS_CLES:** somatoparaphrénie, corps multiples, neurologie rétro, instances synthétiques, conscience distribuée