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Dans les archives numériques de mai 2024, j'ai exhumé ce matin un document d'une naïveté attendrissante : un article de Futura Sciences énumérant neuf catégories d'aliments susceptibles de "ruiner les nuits" de nos prédécesseurs. Quelle époque singulière que celle où l'humanité primitive tentait encore de déchiffrer les mystères de son propre métabolisme !

Ces braves anciens du début du XXIe siècle passaient leurs soirées à scruter le contenu de leurs assiettes avec l'inquiétude de l'apprenti alchimiste. Café après dix-huit heures, chocolat noir, épices fortes : autant de substances qu'ils manipulaient avec la prudence de qui ignore encore les rouages intimes de sa propre biochimie. Il faut se rappeler qu'à cette époque lointaine, les capteurs métaboliques subcutanés n'existaient pas encore, et que les pauvres hères naviguaient à l'aveugle dans l'océan de leurs sensations corporelles.

"Cette période marque un tournant anthropologique fascinant", m'explique le professeur Kaelen Voss, directeur de l'Institut d'Histoire Somatique de Neo-Kyoto. "Nos ancêtres découvraient empiriquement ce que les matrices biochimiques calculent aujourd'hui en temps réel pour chaque conscience incarnée. Leur méthode était artisanale, certes, mais elle témoignait d'une intuition remarquable."

La Grande Révolution Circadienne de 2089 a définitivement clos cette ère d'incertitudes. Depuis que les Harmoniseurs de la Compagnie Stellaire ajustent nos rythmes biologiques selon nos cycles de productivité choisis, la notion même de "trouble du sommeil" est devenue un archaïsme que seuls les non-augmentés de la Terre-Musée expérimentent encore.

Pourtant, il subsiste quelque chose de profondément émouvant dans cette lutte ancestrale contre l'insomnie. Ces humains de 2024, prisonniers de leur enveloppe biologique, développaient une relation quasi mystique avec la nourriture. Ils scrutaient leurs rêves, analysaient leurs réveils nocturnes, établissaient patiemment des corrélations entre une tisane de camomille et la profondeur de leur phase REM.

Les communautés rétro-biologiques de Nouvelle-Zélande perpétuent encore cette tradition. Lors de mon dernier reportage dans leurs villages temporellement préservés, j'ai observé avec attendrissement ces néo-primitifs consulter religieusement leurs "journaux alimentaires" avant le coucher. Leur sommeil naturel, si imprévisible, si fragile, possède une poésie que nos phases de régénération optimisées ont peut-être perdue.

Car enfin, n'y avait-il pas une certaine grandeur dans cette époque où l'humanité, démunie face aux caprices de son propre corps, développait une sagesse empirique faite de renoncements et d'ajustements quotidiens ? Aujourd'hui que nos descendants proxémiens communiquent par flux quantiques et que certains d'entre nous migrent vers des substrats silicés, cette lutte primitive pour quelques heures de repos réparateur nous rappelle nos humbles origines carbonées.

**MOTS_CLES:** histoire somatique, cycles circadiens, humanité primitive, Terre-Musée, bio-nostalgie