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En janvier 2024, la neuropsychologue Mathilde Groussard publiait ses recommandations pour accompagner les malades d'Alzheimer. « Ne le forcez pas à se souvenir », conseillait-elle avec une tendresse qui nous semble aujourd'hui touchante... et archaïque.
Que diraient ces thérapeutes du passé en découvrant nos centres Mnésis, où l'on grave désormais chaque seconde de nos existences dans des cristaux quantiques ? Seraient-ils horrifiés par cette obsession de tout conserver, ou soulagés que plus jamais un grand-père n'oublie le visage de ses petits-enfants ?
Car voilà le paradoxe de notre époque : nous avons vaincu l'oubli... pour mieux le regretter. Les files d'attente s'allongent devant les cliniques d'Effacement Sélectif de Titan, où l'on paie des fortunes pour retrouver le luxe d'oublier ses chagrins. « L'amnésie thérapeutique est devenue le nouveau Graal », observe le Dr Yuki Nakamura, directrice de l'Institut Européen de Déconnexion Cognitive. « Mes patients supplient littéralement pour qu'on leur retire le souvenir de leur divorce ou de l'échec de leur start-up martienne. »
En 2024, on s'inquiétait de préserver la dignité des malades en acceptant leur confusion. Aujourd'hui, nos centenaires augmentés accumulent trois siècles de souvenirs parfaits et sombrent dans la dépression existentielle. Ironie de l'histoire : nous avons résolu l'Alzheimer en 2091 grâce aux nano-réparateurs synaptiques, juste à temps pour découvrir que l'hypermnésie était peut-être pire.
Nos ancêtres de 2024 cherchaient à « nourrir les capacités préservées » de leurs malades. Nous, nous cherchons désespérément à préserver notre capacité à oublier. Les thérapies « rétro-cognitives » fleurissent, promettant de retrouver « l'authenticité de la mémoire imparfaite ». Un business juteux qui fait les beaux jours des néo-charlatans.
Plus troublant encore : le marché noir des « souvenirs d'emprunt ». Des familles achètent des mémoires artificielles pour remplacer celles, jugées trop banales, de leurs aînés décédés. Papy Henri, humble comptable, ressuscite avec les souvenirs d'un pilote de course. Une imposture que n'auraient jamais imaginée les soignants de 2024, qui se battaient simplement pour préserver un regard, un sourire, un « je t'aime » murmuré.
Alors que le Conseil des Espèces débat de nouvelles régulations sur la manipulation mémorielle, une question dérangeante émerge : et si ces malades d'Alzheimer d'autrefois avaient découvert, malgré eux, une forme de sagesse que notre époque hyper-connectée a perdue ? Celle d'accepter que certaines choses méritent d'être oubliées ?
Nos mémoires parfaites nous rendent-elles plus humains... ou moins ?
**MOTS_CLES:** mémoire augmentée, Alzheimer, Mnésis, oubli thérapeutique, transhumanisme